• Un trés beau texte de Sacha Guitry partagé par Anne Riguet et Antoine-Jean Mollin- Merci

    Le soir quand on est seul
    Tout seul ! Enfin ! La liberté

    L’exquise liberté
    Le silence absolu…
    Le repos bien-aimé

    Le calme ou rien ne vibre.

    En vérité,

    Je n’ai vraiment l’impression que je suis libre,
    Que lorsque je suis enfermé

    Ah ! Que c’est bon de s’enfermer !
    Et "s’enfermer" d’ailleurs n’est pas du tout le terme
    Lorsque je fais tourner la clef, ce n'est pas moi qui suis bouclé
    Ceux sont les autres que j'enferme !
    Certes en faisant cela,… je les enferme,
    Tous ensemble
    Il faut pouvoir ainsi s'évader à sa guise,
    D'avoir son coin
    L'endroit clos ou jamais l'âme ne se déguise
    Le petit coin, tout prêt,
    Très près

    Et dans lequel on est très loin
    Là, je suis vraiment seul, je peux gesticuler
    Je peux fumer, je peux bailler
    Je pourrais même travailler, si j'en avais envie
    Et puis je peux parler
    Je peux parler très haut
    Je peux faire " oh ! oh !"
    Je peux réciter le monologue de Charles Quint :
    "Charlemagne, pardon…ces voûtes solitaires…"
    M'apercevoir que de ces vers, je n'en sais qu'un
    Alors, ma foi, me taire
    C'est aussi très bon de se taire …
    Je peux m'imaginer les choses les plus folles :
    Que je n'ai qu'un seul œil, que je suis Espagnol…
    Qu'un orchestre lointain
    Pour moi tout seul joue un air tendre
    Et me l'imaginer jusqu'au point de l'entendre !
    Pendant quelques instants… Ne pas le refermer
    Respirer  une rose

    Tout doucement me promener
    De long en large et tout en pensant à des choses
    Sourire en me voyant passer devant la glace
    Me regarder sévèrement… dire… :"tout passe !"
    Puis m'asseoir un instant …
    Me souvenir
    De mon passé
    Puis me tourner vers l'avenir
    Et me dire :"Demain… ?"
    En songeant que j'ai fait la moitié du chemin.
    Je peux,
    Si je le veux
    Pleurer sans trop me retenir
    Et sans trop me forcer
    Et puis je peux penser.
    Pour bien penser faire le noir…
    Mettre ma main sur mes deux yeux…Ne plus rien voir
    Regarder bien au fond de moi-même…évoquer
    Ma Volonté, ma Conscience, ma Mémoire
    Et puis aussi
    Ma Fantaisie !
    Oui, les voila bien toutes les quatre !
    Ma Conscience à la fenêtre est accoudée
    Avec son teint d'albâtre
    Et son air de bouder …
    Ma Volonté sur le divan s'est assoupie
    Dans sa robe grisâtre…
    Ma Fantaisie est accroupie
    Auprès de l'âtre
    Et tandis
    Qu'elle noue en riant les franges du tapis,
    A mon oreille bien tendue,
    Ma Mémoire déjà me dit : "te souviens-tu ?"
    A que c'est bon d'être tout seul avec soi-même
    C'est que, voyez-vous, je vous aime
    Toutes les quatre également
    Bien que ce soit pourtant de diverses façons
    Toi, parce que jamais Mémoire tu ne mens.
    Toi parce que jamais Conscience tu n'as tout à fait tort
    Ni tout à fait raison
    Toi, parce que en toute saison, ma chère Volonté, tu dors
    Et toi, ma douce Fantaisie, tout simplement parce que je t'adore

    Sacha Guitry

    Partagé par A. J. Mollin