• Très beau texte de Michel Baillot notre Président d'Honneur

     "Très beau texte de Michel Baillot notre Président d'Honneur pour divertir les ami(e)s du Crilac qu'il salue bien amicalement". 

     

    Une amie

     

    Un jour récent elle est entrée dans ma vie,

    Comme  un témoin de l’âge.

    Ce n’était pas une surprise, à considérer les années écoulées depuis 1926.

    Cela devait advenir,  la nécessité dans une nouvelle aventure.

     

    A la descente  du TGV en gare d’Annecy,

    elle accompagnait ma fille ainée,

    qui l’avait rencontrée chez un voisin boutiquier, à Paris.

    Tout de suite elle m’a séduit.

    Mes yeux éblouis ont repéré de loin

    sa forme longiligne

    couronnée  d’une  belle courbe ronde,

    expression  d’une interrogation de circonstance,

    aussi la mienne.

    « Cadeau, mon Papa ! J’ai pensé à toi ».

     

    Je l’ai prise par la taille pour l’aider à rejoindre le quai,

    et lui donnais la main pour l’accueillir,

    impatient  de  faire  plus ample connaissance.

    Au  moment de franchir le seuil de notre maison,

    des mots suspendus par la surprise se sont enfin déliés:

    « Bienvenue à Chavoire ».

    Je pouvais alors l’examiner de près, furtivement,

    m’en approcher et oser la toucher,

    confiante et bienveillante.

     

    Son nom  compte  deux N, comme avec Anne.

    Haute de quatre vingt dix centimètres,

    elle montre la minceur  et la rectitude de sa tige.

    Son apparence cylindrique laisse percevoir une légère conicité,

    signe de subtilité et d’élégance.

    L’arc outrepassé du chef évoque à la fois  la fonction et  la tradition

    attachées  au modeste bâton des pèlerins de Compostelle

    et à la majestueuse crosse, vieil attribut des évêques.

    La surface est parfaitement unie, polie et lisse,

    comme  la toilette et la joue d’une douce jeune  fille.

    Une  bonne chaleur  émane de la couleur,

    qui rappelle l’ambre jaune des trésors de St Pétersbourg,

    mais aussi sa rime insidieuse avec nos derniers mois.

    Une fine couche de vernis transparent lui procure un  bel éclat,

    et permet de deviner l’essence du bois à la finesse du grain :

    …peut hêtre …, merisier…, orme…, ou plutôt  érable.

    Au bout de la tige, un « dé » en caoutchouc

    assure  protection,  anti-dérapage  et  amortissement.

                                        Tout dans cette description de la nouvelle arrivée                                            révèle le  savant et délicat savoir-faire d’un très bon artisan.

    Pourtant elle est bien plus qu’un instrument,  même qu’une œuvre.

    Dans ma solitude, elle  est devenue un personnage, une amie proche.

    Avec le temps, nous nous sommes adoptés et apprivoisés.

    Elle me découvre, je la valorise.

    Nous avons appris et installé une heureuse vie commune.

    Elle est toujours là, présente, attentive, disponible, fidèle.

    C’est sa fonction, sa raison d’être :

    Tenir compagnie, aider, écouter,  soutenir, s’interposer, protéger, défendre.

     

    Elle m’appelle et m’encourage à marcher,

    à sortir de la maison avec elle.

    Alors je lui tends  la main, et nous allons notre chemin.

     

    Poussée en arrière pour monter la cote,

    jetée en avant pour descendre  la pente,

    envoyée dans le dos, sur le plat.

    La tige calée entre le majeur et l’index, telle une hélice,

    je joue avec elle, en mimant  un  Chapline  jongleur.

    Elle écoute patiemment mais attentivement mon discours soliloque.

    Je m’adresse à elle comme à une  personne lointaine ou disparue

    dont elle semble  partager  les souvenirs.

    Elle  écoute et juge mes idées, mes arguments,

    prête à répondre en approuvant ou  en  objectant.

    J’apprécie  surtout son écho à mon enthousiasme devant la belle nature.

     

    C’est en se présentant devant un passage piéton

    qu’elle provoque le plus mon étonnement et  mon respect !

    A sa vue, le plus fier quatre-quatre, le plus lourd camion ou le plus long car

    freine  son élan et obtempère docilement, marquant l’arrêt pour nous laisser la voie…et la vie !

    Chez le buraliste je lui offre le bras, pour libérer ma main.

    C’est très pratique, elle s’y suspend confiante et patiente,

    le temps de régler le canard,… avec un seul N.

    Quand nous rencontrons une connaissance, je présente ma nouvelle amie.

    L’admiration reçue en retour compense agréablement l’aveu de mon âge.

     

    Sa proximité et sa fréquentation  nous procurent une grande sérénité,

    car elle sait se tenir bien :

    Elle ne crie pas, ni n’aboie. Ne mord, ni ne griffe.

    Elle ne boit pas, ne se goinfre pas, et  ne laisse rien derrière elle !

    Elle est toujours calme et paisible,

    réactive et obéissante à toutes les sollicitations,

    comme d’attirer les branches des cerisiers chargées de fruits,

    grâce à l’allonge donnée à mon bras.

    Si mon pied défaillant trébuche, ou si un vertige me prend,

    elle est mieux qu’une  jambe de secours,

    elle est la madone  bénie de l’équilibre.

                                                                                                             

     

                Parfois, espiègle elle joue à cache-cache, ou  étourdi  je l’oublie.           

    Bref, elle disparait, …elle doit aimer que je la cherche…

    Pas longtemps : elle réapparait vite, sa fine silhouette étant bien repérable.

    Elle n’est même pas jalouse de ma négligence proche de l’abandon.

    Mais si je la laisse maladroitement tomber sur le carrelage,

    elle manifeste  son émotion dans une vibration très sonore de tout son être.

    Je la console, elle est très sensible à mes attentions.

    Elle ne vient pas dans mon lit, mais veille à mon chevet toute la nuit.

     

    Elle n’est pas unique en son genre et compte de nombreuses amies,

    aujourd’hui comme hier, chez les personnes  handicapées ou âgées.

    Au cours de leur attente longue et exposée dans les tranchées,

    les poilus de 14-18, ont donné vie à d’historiques répliques sculptées au couteau,

    qui ont  trouvé une place d’honneur  dans  les musées du souvenir.

    Celle de Leclerc de Hauteclocque  en 1944 est si célèbre

    qu’on l’arrache régulièrement de la statue en bronze

    érigée devant la mairie de Nantes,  du sculpteur Henry Murail.

    On devrait peut-être leur consacrer un festival,

    avec  défilé, montée du grand escalier et remise de prix,

    de quoi inspirer nos grands dessinateurs,

    et  déclencher les flashs des  meilleurs photographes.

     

    Aujourd’hui,  mon amie  est  une vraie, bonne et belle amie.

    Elle me manque affectivement si je la perd de vue,

    elle m’est indispensable pour tenir debout et mener une activité normale.

     

    J’aimerais pouvoir résumer  toutes ces lignes  dans une réflexion,

    une idée personnelle que je partage volontiers :

    Mon amie constitue en soi et par extension de la phrase littéraire,

    une très belle phrase ouvragée,

    créée pour le plus grand plaisir de l’oeil et de la main,

    de l’âme  et de l’imagination.

     

    Merci ma fille.

     

    Michel Baillot, le 25 Octobre 2015.